Il analyse de manière surprenante mais ô combien convaincante l’état d’esprit adopté par ce peuple au fur et à mesure de son histoire récente au travers des décisions de son gouvernement avec, à sa tête, Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev. Hélène Carrère d’Encausse part d’un constat simple mais primordial dans l’analyse de l’âme russe : sa position géographique. S’étalant de l’Europe à l’extrême orient asiatique, il en résulte un pays tiraillé entre sa vocation européenne et les opportunités que lui offre l’Asie. En effet, depuis la chute de l’URSS en 1991, la Russie est face à une décision fondamentale : choisir entre se sentir vraiment asiatique ou jouer la carte orientale tout en restant européenne.
Hélène Carrère d’Encausse affirme d’ores et déjà que l’idée d’être asiatique n’a jamais véritablement séduit les Russes. L’orientation adoptée par son gouvernement serait, pour elle, purement opportuniste. Elle observe d’ailleurs judicieusement qu’en agitant ces deux identités, la Russie peut jouer sur plusieurs tableaux. Mais cette décision récente reste au cœur du débat politique russe.
En effet, jusqu’en 2001, la Russie vivait encore dans le souvenir des deux blocs antagonistes de l’époque soviétique. En 1992, Boris Eltsine pensait qu’il pourrait continuer à participer à une certaine forme de gouvernance mondiale. Plusieurs tentatives de collaborations avec les Etats-Unis ont été lancées. La dernière en date fait suite aux attentats du 11 Septembre 2001. Mais les Etats-Unis continuant leur politique messianique expansionniste et, notamment dans des régions de l’ancien bloc soviétique (l’« étranger proche » comme l’Afghanistan, l’Ukraine, la Géorgie, …), la Russie a décidé de se tourner vers l’Asie au détriment du monde occidental.
Ainsi, pour regagner son statut d’antan sur la scène internationale à la hauteur de son envergure et de son positionnement géostratégique, le duo Poutine-Medvedev a été d’un pragmatisme saisissant. Ils ont, en effet, cherché à se faire reconnaître comme puissance asiatique non seulement par la Chine mais aussi par le Japon et l’Inde. Ils ont aussi et surtout resserré les liens avec l’« étranger proche » de la Russie notamment en Asie. L’organisation de coopération de Shanghai a, dans cette optique, joué un rôle clef car elle a permis de stabiliser l’Asie centrale, de nouer des accords de coopérations et de défendre ses intérêts dans ces régions frontalières.
La politique étrangère russe est dès lors résolument multipolaire et devient le prisme décisionnel principal de sa politique internationale.
« La Russie entre deux mondes » d’Hélène Carrère d’Encausse est un ouvrage d’une qualité rare dont nous ne saurions que recommander la lecture.
Auteur: Louis Poinsinet De Sivry