Allié au nickel, au tungstène, au cobalt..., l’acier est omniprésent dans l’entourage matériel (automobile, aéronautique, électroménager, emballage, infrastructure...) au point que la fluctuation de sa production est aujourd’hui considérée comme une référence essentielle de l’activité économique mondiale.
Le tableau ci-dessous montre (hélas pour nous !) que depuis le milieu du siècle dernier, le bébé a quitté son berceau européen pour vivre sa vie en Asie.
| Pays | Production |
|---|---|
| Chine | 626.65 |
| Union Européenne (à 27) | 172.62 |
| Japon | 109.60 |
| USA | 80.50 |
| Russie | 66.94 |
| Inde | 66.85 |
| Corée du sud | 58.36 |
| Ukraine | 33.64 |
| Brésil | 32.84 |
| Turquie | 29.14 |
| Reste du monde | 134.76 |
En exprimant différemment la production de 2010, on dira que l’ensemble des hauts fourneaux de la planète a craché 44,7 tonnes d’acier en fusion par seconde !
Plus important est de mesurer l’extraordinaire bouleversement survenu en à peine moins de deux générations : en 1950 sur une production mondiale d’environ 188 millions de tonnes (mt), la part de l’Asie était quasi nulle alors que 60 ans plus tard elle atteint 63,6%, presque les deux tiers.
L’histoire s’est accélérée à partir de 2001, date d’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale du Commerce ; en 10 ans la production annuelle de ce pays a plus que quadruplé en passant de 137,2 à 626,65 mt.
Sur la même période la production mondiale progressait « seulement » de 847 à 1412 mt, ce qui signifie qu’à elle seule la Chine est responsable de plus de 80% de cette augmentation.
Le tableau suivant révèle que la crise financière de 2008 s’est répercutée de façon inégale en Europe et dans le reste du monde.
| Pays | 2007 | 2008 | 2010 |
|---|---|---|---|
| Monde | 1345 | 1217 | 1412 |
| Europe | 212 | 140 | 173 |
En 2010, le rebond amorcé fin 2009 a permis au tonnage mondial de dépasser son niveau d’avant la crise à l’inverse de celui de l’Europe qui ne représente plus que 12% du total (cf. tableau I). Globalement 2011 a bien commencé ; sur le 1er trimestre les profits du géant de la sidérurgie, ArcelorMittal, augmentaient de 22% grâce à une demande mondiale en hausse de 7,6% malgré la mollesse de la conjoncture européenne.
En octobre se tenait à Paris le congrès annuel du cartel de l’acier, la World Steel Association ; sous l’autorité du nouveau président, Z. Xiaogang, (la Chine pèse 45% du tonnage mondial) les participants estimaient que la croissance de la demande devrait se stabiliser autour de 5% sur 2011 et 2012...sous réserve que l’Europe cesse d’empoisonner le monde avec ses dettes. Tel n’étant pas le cas, les prix et les volumes partent à la baisse, ce qui n’arrange pas les choses dans les aciéries européennes.
Sur le site d’ArcelorMittal de Florange (Moselle) la chute de l’activité emballage et les annulations de commandes liées aux turbulences financières de l’été, dès septembre, la direction annonçait la mise en sommeil d’un haut fourneau, la non reconduction des contrats d’intérim et un plan de chômage partiel sur le 4ème trimestre. Fidèles à la tradition républicaine, c’est seulement à cet instant que les politiques s’emparent du dossier ; M. Aubry et la CGT dénoncent un scénario « à la Gandrange » (site voisin fermé en 2008) pendant que H. Bourrier, directeur général d’ArcelorMittal France explique aux ministres X. Bertrand et E. Besson que « dans le cadre de cet arrêt temporaire tout recours à des licenciements est exclus ».
À la fin du même mois, ArcelorMittal décidait de stopper momentanément son aciérie de Schifflange (Luxembourg) en invoquant la dégradation continue de la conjoncture.
Deux semaines plus tard, coup de tonnerre en Wallonie, berceau de la sidérurgie européenne depuis 1817, date à laquelle J. Cockerril, fabricant anglais de métiers à tisser décida de produire lui-même l’acier dont il avait besoin : ArcelorMittal quitte le domaine temporaire et annonce l’arrêt définitif des deux hauts fourneaux de son site de Liège. Le bilan social est lourd, 600 à 1000 emplois selon les syndicats.
Liège et Florange sont pénalisés par des performances inférieures à celles de Fos-sur-Mer et de Dunkerque et par leur éloignement des ports où sont débarqués le minerai de fer et le coke.
En fait dès la création d’ArcelorMittal en 2002, la fermeture de ces deux sites était programmée pour 2004. On connaît la suite, 2004-2007 le boom de la demande, 2008 le trou provoqué par la crise financière, 2009-2010 le rebond et 2011 la Grèce, l’euro, la dette,...bref la pétaudière européenne. D’ailleurs plus profonde que prévue car fin octobre, les 1500 salariés de Fos-sur-Mer, apprenaient la mise en place de mesures de chômage partiel en raison d’une baisse d’activité de 40%.
Faut-il pour autant se résigner à l’instar du quotidien belge « Le Soir » dans son édition du 13 octobre « le moment est venu de tourner la page en cessant de s’accrocher à ces hauts fourneaux ? »
De fait pourquoi a-t-on attendu le 3ème trimestre 2011 pour en arriver là alors que tout le monde savait que sur les dernières 36 années la production européenne n’a jamais retrouvé son niveau de 1974 (230 mt) bien que depuis 1982 le tonnage mondial n’a jamais cessé de croître ?
Et puis comment ArcelorMittal peut décider la mise en sommeil d’un site et la fermeture d’un autre en mettant des centaines de familles en situation de précarité alors qu’en août 2011, au vu des résultats du 1er semestre le groupe prévoyait un bénéfice annuel proche de 3 md€ ?
À la décharge du sidérurgiste il faut rappeler l’incroyable croissance chinoise et la succession des crises financières sur deux ans ; en effet la sidérurgie fait appel à des investissements très lourds sur le moyen terme (mines de fer et de charbon, hauts fourneaux, infrastructures...). Or le monde évolue sur le court terme ; de sorte que l’entreprise n’a pas le droit à l’erreur et doit conserver les yeux rivés sur le carnet de commandes, les indices de conjoncture internationale, le cours des matières premières afin de faire preuve de réactivité en ajustant en permanence les plans d’investissements, la trésorerie et l’utilisation des capacités de l’appareil productif. Car par expérience, on sait qu’une décision prise à chaud quand les résultats plongent dans le rouge est socialement toujours très douloureuse.
Dans le cas de Liège on peut regretter qu’ArcelorMittal ait attendu 2011 pour confirmer une fermeture initialement prévue en 2004, année plus favorable pour rechercher un nouvel emploi...mais, comme nous le mentionnions plus haut, les hommes politiques s’étaient emparés du dossier.
À supposer qu’ils ne soient pas responsables de la crise de 2008 (parait-il non prévisible) leur lamentable gestion de la crise grecque depuis mai 2010 a cassé la reprise de l’activité industrielle effective depuis 2009 dans les grands pays émergents mais nulle en Europe.
Au reste ce rebond était-il possible dans le Vieux Continent, alors que les mêmes, déjà au pouvoir au début du siècle, admettent qu’au nom du libre échange l’Europe pourrait se passer d’une production locale d’acier.
D’abord ils ne se sont pas inquiétés des délocalisations des principales entreprises consommatrices (électroménager, automobile...) ; progressivement l’idée de mettre une croix sur une activité salissante et pénible en terme de conditions de travail a creusé son trou : on se contentera d’importer les quelques milliers de tonnes nécessaires aux industries de transformation encore présentes sur notre sol.
Evidemment il faudra payer ces importations...rassurez-vous ces Messieurs ont tout prévu : il suffira d’innover, de concevoir, de réaliser et d’exporter des produits a fort contenu technologique pour régler nos emplettes à l’étranger.
Dans le cas de l’acier, innover consiste à s’appuyer sur l’acquis de l’expérience pour imaginer les alliages, les traitements thermiques, les revêtements de surface...susceptibles d’ouvrir de nouvelles applications ; tous les utilisateurs de métaux connaissent la vieille concurrence entre les alliages d’aluminium et les aciers, les uns se substituant aux autres au gré de l’évolution de leurs performances respectives (par exemple dans l’industrie automobile qui fabrique des voitures moins lourdes sans sacrifier aux normes de sécurité).
Faute de pratiquer une activité de production, le dialogue producteur-utilisateur s’estompe, l’expérience du métier tombe dans l’oubli et l’idée d’innover s’en trouve condamnée.
Géographiquement l’innovation accompagne la production ; ceci explique pourquoi il est difficile de réimplanter une activité délocalisée.
Aujourd’hui, face aux conséquences sociales et économiques des délocalisations, on a coutume d’entendre que le salut est dans le développement d’activités innovantes.
Il peut être logique de parier sur de nouveaux métiers ; ce n’est qu’un pari et tant qu’il n’est pas gagné il importe de préserver ceux qui existent. Qui peut affirmer que les futurs emplois créés dans le domaine des énergies renouvelables compenseront ceux perdus dans la sidérurgie ou ailleurs ?
Le doute est permis au vu de l’industrie européenne du solaire confrontée à une baisse de prix voisine de 40% sous l’effet de la concurrence de l’Asie qui détenait seulement 19% du marché mondial en 2006 contre 59% en 2011. Après la récente faillite de 3 entreprises américaines du secteur, les Allemands Q-Cell et SolarWorld (deux des trois premières sociétés européennes) sont menacées du même sort ; en France, le groupe Photowatt précurseur du photovoltaïque dans notre pays, déposait le bilan aux premiers jours de novembre.
Et que dire des 3500 éoliennes terrestres déjà en service sur notre sol ?...Rien, si ce n’est qu’elles ont été importées pour un montant de 9 md€.
Le scénario vécu par la vieille sidérurgie européenne s’applique aux industries de pointe : l’innovation ne protège plus parce qu’après avoir suivi les déplacements de la production elle s’est également mondialisée ; elle est présente dans les pays rois du « bas coût » grâce à un environnement social et fiscal différent du nôtre.
D’aucuns rêvent à une sorte de « printemps asiatique » qui mettra fin à cette concurrence déloyale ; peut-être, mais le tout est de savoir quand ? En attendant l’important est de suivre au plus vite une politique qui permettra à nos industries de résister.
Il serait intéressant de comprendre comment se fait-il qu’une telle politique ne soit pas déjà appliquée, car enfin :
- Pourquoi l’UE, descendante de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) créé en avril 1951, est-elle incapable de se conformer au principe de préférence communautaire inscrit dans son traité fondateur ?
- Pourquoi ne pas instaurer, pour l’acier mais pas seulement, quelques mesures protectionnistes ciblées aux frontières de l’Union ?
- Alors que l’UE est pauvre en matières premières minérales nécessaires à son industrie, pourquoi s’obstine t-elle à courir derrière l’Amérique (qui plus que jamais a les yeux fixés sur les rives du Pacifique), au lieu de s’allier sans ambiguïté avec la Russie, richement dotée ? D’autant que « Moscou est très ouvert à toute coopération européenne qui lui permettrait d’accroître l’encadrement international de la puissance chinoise et de renforcer sa capacité à défendre les richesses et le potentiel économique de la Sibérie, enjeu du « XXIe siècle entre la Grande Europe de Brest à Vladivostok et la Chine » (1) La Sibérie que Mao définissait comme « la terre promise de la Chine (1) ». Et sans compter, qu’au-delà d’un mariage de raison induit par des intérêts convergents, les racines communes à l’Europe et à la Russie préfigurent un mariage d’amour.
En ce temps de double campagne électorale il devrait être possible d’écrire à tous les candidats en les priant de bien vouloir répondre à ces interrogations ; bien entendu ce courrier serait présenté au nom d’un collectif réunissant un large éventail des mouvements nationaux, dont les royalistes selon la formule célèbre « tout ce qui est national est nôtre ».
(1) – Extrait du remarquable article « Le face-à-face russo-chinois : le vide sibérien face au trop plein chinois » sous la plume de Marc Rousset, publié dans le numéro de septembre du « Magazine National des Seniors » - tél. 02.32.42.16.12.
Auteur: Pierre Jeanthon