Bruxelles-Moscou, l'hiver politique

Parlement de Bruxelles
À la fin du siècle dernier, au nom de la libre concurrence, l'Union européenne décidait de libéraliser les marchés du gaz et de l'électricité. Ultérieurement trois directives de Bruxelles (2003, 2005 et 2009) précisaient les règles du jeu parmi lesquelles figure l'obligation de séparer l'activité de production de celle des réseaux de transport en deux entités indépendantes.

Fidèles à leurs habitudes les Européens avancent en boitant de sorte que, fin septembre dernier, Bruxelles adressait une mise en demeure aux dix huit États coupables de n'avoir toujours pas transposé cette règle dans leurs législations.

Concernant le gaz, l'Angleterre, la Belgique, le Danemark, l'Espagne...et la France font partie des mauvais élèves.

Dans l'hexagone, depuis 2005, conformément à la seconde directive de Bruxelles, l'activité transport de Gaz de France (aujourd'hui GDF Suez) est assurée par GRTgaz, Gestionnaire du Réseau de Transport (gazoduc). Disons presque conformément car GRTgaz est filiale du GDF, d'où la mauvaise humeur de G. Oettinger commissaire européen à l'Énergie.

Si la directive bruxelloise est gênante pour Paris elle l'est tout autant pour la Russie (à peu près le tiers du gaz brulé par l'Europe) et plus particulièrement pour Gazprom qui, seul ou en participation, a beaucoup investi dans des gazoducs en Europe Centrale ; en effet ce texte précise qu'un fournisseur extra européen ne peut posséder un réseau de transport dans un pays de l'Union qu'en se conformant au principe de séparation des activités production et acheminement.

À Bruxelles le 24 février dernier, V. Poutine tentait vainement d'expliquer à J.M. Barroso que le maintien de cette règle s'apparente à une «expropriation portant atteinte à l'activité des entreprises énergétiques russes en Europe ».

Deux semaines plus tard, Fukushima ; l'atome est au banc des accusés, alors quelle place pour le gaz dans un bouquet énergétique sans nucléaire ?

Octobre à Paris, en marge de la conférence des ministres de l'Énergie des 28 États membres de l'Agence Internationale de l'Énergie, Alexandre Medvedev, vice président de Gazprom, donnait un élément de réponse :

- privé d'électricité d'origine nucléaire le Japon devra faire massivement appel au gaz (annuellement l'équivalent de 25 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié)
- l'Asie, la Chine et surtout l'Inde, ont également besoin de gaz pour accompagner leur croissance
- en Europe, la sortie du nucléaire programmée dans plusieurs États (Allemagne, Italie, Suisse...), est un atout pour le gaz.

En conclusion, l'Europe doit se positionner rapidement car « une fois que les investissements auront été décidés en fonction des nouveaux besoins de nos clients, il sera trop tard ».

À supposer qu'un songe eut averti Monsieur Barroso du séisme japonais, à supposer encore qu'il eut la clairvoyance d'en mesurer les conséquences, eh bien en février il n'aurait pas été plus réceptif au discours de V. Poutine ; parce que l'idée fixe de Bruxelles reste de réduire la dépendance énergétique de l'Europe envers la Russie, d'où l'impératif : approvisionner davantage de gaz auprès des États d'Asie Centrale et l'acheminer vers l'Europe dans des tuyaux qui contournent la Russie.

Tel est l'objet du projet Nabucco, gazoduc reliant l'Azerbaïdjan à l'Autriche via la Géorgie, la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie. Le problème est que pour nourrir ce tuyau dimensionné pour transporter 31 milliards de m3/an on ne dispose aujourd'hui que de 10 milliards de m3/an de gaz azéri.

Le débit complémentaire pourrait être assuré :

- Depuis les gisements du nord de l'Irak et le l'Iran qui alimenteraient un gazoduc commun dans l'est de la Turquie. Préalablement il faudrait mettre un terme aux conflits qui opposent la Turquie au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et l'Iran au PJAK (Indépendantistes Kurdes d'Iran), à priori affaibli après la disparition de son chef militaire tué début septembre lors d'une sortie de l'aviation iranienne. En Turquie, après l'attentat du 19 septembre au centre d'Ankara et les raids de représailles de l'armée Turque contre les Kurdes du nord de l'Irak, 24 soldats turcs ont été tués lors d'une attaque menée par le PKK le long de la frontière turco-irakienne.
- Depuis le Turkménistan relié à Bakou par un gazoduc sous la Mer Caspienne. Ce pays doté de réserves considérables fournit Gazprom qui, bénéficiant d'un tarif préférentiel, réexporte une partie du gaz turkmène vers l'Europe. D'où l'idée de la Commission de Bruxelles de discuter directement avec Achgabat ; ce projet est très avancé puisque depuis le 19 septembre dernier la Commission dispose d'un mandat de négociation accordé par les Vingt Sept États de l'Union. Est-il besoin de mentionner que cette initiative est peu appréciée du côté de Moscou ?
- Par une augmentation de la production en Azerbaïdjan ; hypothèse plausible pour deux raisons :
- à moyen terme grâce à la toute récente découverte de Total à Abshéron (proche de Bakou)
- plus prochainement avec la mise en exploitation en 2017 de la seconde tranche du gisement de Shah Deniz et la construction d'un gazoduc dont le parcours vers l'Europe reste à définir. Pour Bruxelles la réponse est évidente, ce champ gazier doit être branché sur Nabucco. Il en va différemment pour les actionnaires de Shah Deniz à savoir : la Socar (Compagnie pétrolière publique azerbaïdjanaise), la BP, le norvégien Statoil et le russe Loukoïl qui envisagent de se raccorder sur le gazoduc en service depuis 2007 entre la Turquie, la Grèce et l'Italie. Sous le nom ITGI (Interconnexion Turquie-Grèce-Italie) ce projet, défendu par l'italien Edison, la compagnie grecque Depa et l'opérateur turque Botas, intéresse également la Socar...et Athènes.

Pour les Européens le choix entre Nabucco et ITGI est d'autant plus compliqué que GDF Suez et EDF sont actionnaires au côté de Gazprom dans le projet South Stream. Pour mémoire il est prévu que ce gazoduc parte de Bregovaïa (sur la côte russe de la Mer Noire), passe sous la Mer Noire sur une distance de 900 km avant d'aboutir en Bulgarie ; de là une dérivation vers le sud ouest alimentera l'Italie via la Grèce et une vers le nord ouest traversera la Bulgarie, la Serbie et la Hongrie jusqu'en Autriche. Aujourd'hui une seule chose est certaine : le « corridor sud » européen concurrent de South Stream transitera par la Géorgie...

Géographiquement et surtout politiquement (conflit du Haut-Karabakh et génocide Arménien), l'Arménie demeure difficilement accessible aux gazoducs susceptibles de relier l'Azerbaïdjan à la Turquie. Reste la Géorgie, terre d'accueil pour des tuyaux chargés d'acheminer le gaz d'Asie Centrale vers l'Union européenne sans transiter par la Russie.

Et c'est précisément à Tbilissi que vendredi 8 octobre dernier le président géorgien M. Saakachvili recevait N.. Sarkozy en héros en lui souhaitant la bienvenue en français « nous n'oublierons jamais qui est venu nous épauler il y a trois ans » (conflit d'août 2008), En réponse le « qui » en question a très diplomatiquement rappelé que « la France considère la Russie comme son amie » tout en regrettant que d'importantes forces militaires russes stationnent toujours de l'autre côté des lignes de séparation en Ossétie du Sud et en Abkhazie. En conclusion le président français soulignait que la Géorgie « est libre d'exprimer son aspiration à rejoindre l'OTAN et, si son peuple le souhaite, de se rapprocher de l'Union européenne et de la rejoindre ». Réconfortée par ce discours, dès le lendemain par la voie de S. Kapanadzé vice président des Affaires étrangères, la Géorgie faisait savoir qu'elle maintenait son veto à l'entrée de la Russie dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) « la position de la Russie ne changeant pas, je ne vois aucune raison pour ouvrir de nouvelles négociations à son entrée dans l'OMC ».

Propulsée au rang de grand pays grâce à la politique énergétique de Bruxelles, il est bien normal que la Géorgie s'arroge le droit de donner quelque leçon à la minuscule Russie !

En évoquant la candidature de cet État du Caucase, la France avalise l'extension de l'OTAN, comme pour faire repentance de la vente des « Mistral » à Moscou ; en revanche elle ne paraît pas s'indigner du veto de Tbilissi par lequel « son amie la Russie» reste abandonnée depuis 18 ans sur le seuil d'un organisme international. D'ailleurs plus pour longtemps, car en raison de l'heureuse médiation de la Suisse, État d'Europe indépendant de l'Union européenne, le 27 octobre de cette année la Géorgie levait son veto.

Pour le reste il serait tout aussi heureux que Bruxelles s'aperçoive que Moscou n'est plus la capitale de l'URSS, mais celle de la Russie ; et qu'ensuite, comme le mentionnait A. Medvedev, « que l'Europe se positionne ». En amie !

Auteur:P.Jeanthon

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